L'arbre qui cache la forêt : une investigation philosophique de l'individualité végétale
Il est important, autant d’un point de vue biologique que philosophique, de savoir ce qu’est un « individu » dans le monde du vivant. Cette question de l’individualité, qui remonte jusqu’à la théorie de l’Être et du Non-Être de Parménide (comment concevoir le « un »?), fait encore aujourd’hui l’objet de vives discussions en philosophie des sciences biologiques. Ce en quoi consiste un individu semble simple lorsqu’appliqué au règne animal : on peut facilement recenser 385 fourmis ou 19 lions. Cependant, il n’en est pas de même pour les organismes du règne végétal. Ceux-ci peuvent notamment croître en colonies clonales, être multipliés par bouturage ou évoluer par sélection naturelle intra-organismique. Ceci pose le problème de devoir distinguer la croissance d’un même individu de sa reproduction, qui crée un nouvel individu. Devant toutes ces possibilités, il devient pertinent de discerner les critères adéquats pour définir un individu au sein du règne végétal. Afin de répondre à cette problématique, ce projet interdisciplinaire interprétera les connaissances scientifiques contemporaines du vivant selon la méthode d’examen philosophique des concepts.
Plus précisément, il sera question d’analyser les discussions de philosophes contemporains, comme Ellen Clarke (Plant individuality : a solution to the demographer’s dilemma, 2012), Sophie Gerber (An Herbiary of Plant Individuality, 2018), Frédéric Bouchard (Causal Processes, Fitness, and the Differential Persistence of Lineages, 2008) et Austin Booth (Populations and Individuals in Heterokaryotic Fungi: A Multilevel Perspective, 2014). L’examen des thèses et des arguments avancés par ces différents auteurs ainsi que l’identification de leurs forces et limites permettra de formuler la meilleure conception possible de l’individualité chez les végétaux.
En plus d’être un sujet philosophique captivant, l’individualité des plantes a, comme le remarque entre autres Clarke, des implications des plus concrètes pour la pratique des biologistes : que cela fait-il de différencier « trois » arbres partageant les mêmes racines? La fitness darwinienne, aussi nommée valeur sélective, est un bon exemple d’étude nécessitant de savoir recenser les individus d’une population. En effet, il s’agit de ce par quoi l’on mesure le succès d’un individu dans le contexte de l’évolution de son espèce. Or, cette fitness est évaluée par la capacité des organismes à survivre et à se reproduire. Un organisme produisant une grande descendance sera considéré comme ayant plus de succès qu’un organisme produisant une petite descendance. Il est alors important de distinguer une forêt faite d’un arbre géant (un seul organisme qui grossit) d’une forêt faite de milliers d’arbres individuels (plusieurs descendants), car cela donnera un résultat différent quant à la fitness…
Un autre apport de ce travail est qu’il peut aider à combattre un certain « biais vertébré » dans la conception courante du vivant. En tant que vertébrés, nous avons une idée prédéfinie de ce qu’est un individu. Clarke utilise souvent les porcs comme exemple d’un individu « classique » : chacun possède des cellules lui étant uniques et les individus sont normalement physiquement distincts. Puisque les végétaux ne respectent pas aussi strictement ces critères, ils invitent à élargir les horizons de l’individualité.